23 Janvier 2018

[Quézako?] Jean-François Clervoy : John Young, ce héros…

L’astronaute américain John Young, vétéran de 6 missions dans l’espace dont 2 vers la Lune nous a quitté le 6 janvier dernier à l'âge de 87 ans. Jean-François Clervoy, astronaute français de l’ESA, se souvient d’un personnage haut en couleurs qu’il a côtoyé pendant 9 ans à la NASA.
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John Young au volant de la jeep lunaire en avril 1972 pendant la mission Apollo 16. Crédits : NASA.

Quel souvenir gardes-tu de John Young ?

Jean-François Clervoy : John Young était une véritable légende vivante. Il a gardé seul le record mondial du nombre de missions dans l’espace pendant 15 ans avec 6 vols à son actif en 1983. Il avait posé le pied sur la Lune en 1972 : « You walked on the moon ? » « Oh no I WORKED on the moon » avait-il l’habitude de dire. Il était lassé que les gens lui demandent ses 1eres impressions. Il aurait vraisemblablement préféré qu’on lui demande ce qu’il avait fait sur la Lune, le contenu de sa mission. Après ses vols spatiaux, il est resté à la NASA longtemps comme chef des astronautes et toujours comme conseiller pour la sécurité des vols. Tous les lundis matin, il y avait un « Astronaut meeting », une réunion des astronautes du moment (dans les années 1990) qui durait 2h où on passait systématiquement la parole à John Young mais rapidement on revenait aux sujets du quotidien. En fait les jeunes responsables n’avaient pas été imprégnés par son vécu astronautique comme moi. Ça me faisait un peu de peine qu’il se fasse rembarrer « OK, John, merci, bon, maintenant passons à la suite ! ». Il avait souvent des choses très pertinentes à dire sur la sécurité des astronautes mais il était un peu considéré comme l’empêcheur de tourner en rond…

Jean-François Clervoy, astronaute français de l'ESA, vétéran de 3 missions dans l'espace dans les années 1990. Crédits : ©DR.

 Lever de Terre photographié depuis la Lune par l'équipage d'Apollo 16 dont John Young était le commandant en avril 1972. Crédits : NASA.

Est-ce qu’il t’a raconté ses voyages lunaires ?

JFC : J’ai fait une trentaine de vols avec lui en T-38, un avion supersonique de la NASA. Il me demandait de l’accompagner car il ne voulait pas voler seul. C’était cool car lorsqu’on était son copilote, on n’avait pas à préparer notre équipement de vol comme pour les vols ordinaires, Notre parachute et notre casque étaient déjà prélevés de notre casier, puis installés dans le cockpit. Systématiquement, au milieu du vol, il me passait les commandes et c’est là qu’il me racontait parfois ses missions spatiales. Il me parlait de la navigation aux étoiles dans le module Apollo. Une fois il m’a confié que lors d’une manœuvre sur Apollo 16, l’équipage a eu l’occasion de voir la Terre s’éloigner. Ça lui a fait une drôle d’impression. Il s’est vraiment demandé ce qu’il faisait là : « J’espère que c’est vraiment important pour la science ce qu’on est en train de faire parce que je n’ai pas l’impression que ce soit très bon pour nous… ». Il avait conscience d’être un pionnier, une légende, mais il ne le vivait pas au 1er degré. Il avait vraiment à cœur de mener à bien sa mission quotidienne à la NASA, améliorer la sécurité des astronautes.

En 2011, alors âgé de 80 ans, John Young (au centre) posait pour une photo souvenir de la NASA à l'occasion de l'arrêt de la navette américaine (que l'on aperçoit au second plan). Crédits : NASA Photo/Houston Chronicle, Smiley N. Pool.

Comment voyait-il l’avenir de l’homme dans l’espace ?

JFC : Il publiait à peu près une fois par semaine des mémos. J’en ai gardé plusieurs dont celui dans lequel il explique comment sauver l’humanité le jour où un astéroïde viendra frapper la planète ou qu’un super volcan menacera la survie de l’espèce humaine sur Terre. Mais à moyen terme sa vision du vol habité était le retour sur la Lune puis le voyage vers Mars. A plus de 70 ans, il réfléchissait encore au développement de systèmes de recyclage, de système de génération de ressources in situ… Il avait des idées sur les technologies les plus importantes à mettre au point rapidement pour les futures missions de longue durée. C’était le seul astronaute qui avait une connaissance opérationnelle aussi riche pour avoir volé sur 2 véhicules Gemini en 1965, 2 véhicules Apollo en 1969 et 1972 et la navette américaine en 1981 et en 1983. Il a vu les missions spatiales évoluer au cours du temps. Je l’ai eu également comme instructeur dans le simulateur de la navette. Il était commandant de bord et moi co-pilote. On sentait qu’il avait une véritable envie de transmettre son savoir, son expérience. C’était très sympa de le côtoyer.

John Young à l'âge de 34 ans, pilote du véhicule Gemini 3. Crédits : NASA.

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